mardi 4 novembre 2008

Devoir de mémoire envers une maman

Avant de mourir

Vilain petit crabe, tu vas de travers pour mieux nous attraper et nous pincer encore et encore...
Hommage à tous ceux qui finissent de cette terrible maladie, que leur âme soit en paix.

"Maman ?"
...

"Pardon, tu dormais..."

Combien de semaines déjà passées ici ? Chaque jour, je reviens pour te voir t’émacier un peu plus. Chaque jour, je prends cette immense respiration dans l’ascenseur qui mène vers l’étage qui est devenu ton antre désormais. Un sourire, c’est cela, c’est mon plus beau sourire qu’il faut que je t’apporte.

Quoi d’autre de toute façon ?

Ils me l’ont dit en décembre : "Ce sera son dernier Noël, elle le sait, elle est courageuse... et après ; 1 mois, 6 mois, on ne peut rien vous dire Madame, ça dépend des gens..."

Il y a bien eu cet essai. Il t’a tellement fatigué, tu étais jaune et ces nausées, ces nausées.

Puis tes cheveux qui sont restés dans ma main plus tard une fois que je te serrais dans mes bras. Je n’ai rien osé dire.

Nous avions aménagé ta chambre à la maison. Au milieu du défilé des soignants qui sonnaient à la porte plusieurs fois par jour, tu retrouvais un semblant de vie, les enfants t’amenaient la joie le matin et la tendresse le soir.

Je me disais que, dans tout ce malheur, on avait réussi à faire quelque chose de bien.

Ca n’a duré qu’une semaine, une pauvre et ridicule semaine au bout de laquelle tu es partie dans le camion rouge toute sirène hurlante vers ce qui était devenu ton port d’attache.

Un service où les infirmières étaient délicieuses, mais où tu ne pouvais sortir de ton lit. Tu avais perdu ce qu’il te restait de dignité pensais-tu, un poids pour la société et tes proches...

"Débranchez tout, ça suffit, j’en peux plus", avais-tu crié au travers de tes sanglots ; pour que tu respires mieux, la fenêtre était ouverte sur le printemps sortant de son long sommeil hivernal. Je me souviens...

Ils ne t’ont pas écoutée, ils se sont presque fâchés même !

Et tu as atterri dans ce service de soins palliatifs. Ce petit, trop petit coin de l’hôpital où tout est douceur, rires, soins, paroles, amour. Deux semaines du sacerdoce de chaque intervenant et tu étais redevenue toi-même, détendue et souriante, sereine face à ton sort.

Même la petite mamie qui occupait la chambre voisine de la tienne et que personne ne venait voir, souriait elle aussi en réponse à mon salut.

Mille mercis ne suffiraient pas à rendre à tous ceux qui travaillent là ce qu’ils nous ont donné à tous, pour quelque temps. Souffler, juste souffler.

Après ce furent les soins de suite, nettement moins sympathiques. Le médecin qui ne parle pas, les interventions à la légère ou comment oublier de donner les médicaments et même le dîner ; eh oui, ta porte était fermée et dans ce désert de couloirs comment se souvenir que quelqu’un vit encore derrière ! Glauque !

Mais tu as scotché tout le monde, les tumeurs te bouffaient de l’intérieur de plus en plus. Malgré tout, tu as eu cette énergie de chercher une maison de retraite pour retrouver ton indépendance, ton chez toi, pour vivre encore un peu.

On a pas mal cavalé, mais on a trouvé. Tu t’y es installée, nous avions ramené tes meubles, tes tableaux, le bouquet de la fête des mères. Espoir, lumière !

Juste quelques jolies journées puis les douleurs furent de retour avec leur cortège de drogues en tout genre.

Un soir, tu ne fus plus la même, tes yeux étaient comme sortis de leur orbite, tu divaguais un peu. La morphine sans doute.

Je revins le lendemain comme chaque jour, tu portais cette petite robe noire, ton visage était vide, tes soupirs étaient lourds et je n’oublierai jamais, jamais, ce dernier regard quand tu tournas le coin de la salle à manger commune pour t’asseoir une ultime fois autour d’une table.

"Bon, bien au revoir...." Je t’ai embrassée, je me suis tournée et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, ce regard m’avait fait comprendre.

Il y eut dix jours supplémentaires dans ce lit du service de courts séjours. Les soins palliatifs fermaient ; il y a moins de personnel et moins de gens qui meurent en été...

Dix jours à entrer petit à petit dans le coma, dix jours pour se dire l’essentiel durant les quelques secondes de lucidité, dix jours d’amour qui restent, dix jours où tu pris le temps de me dire combien tu admirais mon sourire, dix jours où depuis ton profond sommeil tu as entendu les enfants te crier qu’ils t’aimaient, toi leur si chère Grand-Maman... la dernière fois que tu as bougé tes doigts.

J’ai appelé ce jeudi pour savoir s’il y avait du nouveau. Stationnaire me dit la toubib avant de raccrocher pour finalement me rappeler dans la minute suivante : "C’est fini pour votre maman".

Je n’étais pas là pour tenir ta main, mais j’ai entendu ton Adieu.

Maman ?
...
Tu dors.

Article AgoraVox repris sur Yahoo ! Actualités

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=39910

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