samedi 2 juillet 2011

Choisir l’agonie ?

Choisir l’agonie ?

B. Tranchant

Université Lyon III, Paris, France

La mort a toujours été, est, et reste cet indépassable auquel l'homme n'a cessé de se heurter. C’est pourquoi, la mort, tout comme la naissance, met en demeure l'homme de répondre à la question du sens de son existence. Question du sens qui se pose radicalement par l'irrévocable qu'annonce et proclame l'agonie.

De nos jours, nous ne pouvons que constater l'existence d'un tabou face à la mort et à la souffrance. Comme institution, l’hôpital cristallise tous les conflits. Il se doit d'assumer l'étrange paradoxe d'être un lieu tourné vers la guérison et l'idéal de « bonne santé », alors que c'est en son sein que se produisent la plupart des décès. De même, l'hôpital est ce lieu privilégié où l'on lutte contre la douleur et la souffrance sans pour autant parvenir à l'éradiquer. L'institution hospitalière est donc confrontée sans cesse à l'impuissance de remplir ses missions.

L'agonie est le lieu où se cristallise d'autant plus la question du sens qu’elle est la dernière bataille qu'engage l'homme avant la mort et son néant. Elle est le lieu où la souffrance, dans nos imaginations, est la plus forte et la plus effrayante alors que nous avons les moyens techniques de soulager la douleur. L'agonie est ici entendue comme correspondant tant à la phase préagonique médicale qu’à la phase purement agonique. Physiologiquement elle se traduit par une inertie progressive, une diminution de l'expressivité qui marque jusqu'au visage ainsi que le refroidissement du corps. Elle anticipe le fait qu'une fois la mort avenue, le visage du défunt sera à jamais inexpressive, empêchant toute possibilité de communication. Ricoeur établit une distinction entre moribond et agonisant : être agonisant c'est être conscient que sa mort approche, pouvoir être vivant jusqu'à sa mort. Alors que le moribond a sombré dans l'inconscience. Faut-il rechercher la conscience à tout prix en fin de vie ? Doit-on mettre tous les moyens que nous possédons pour éradiquer toute souffrance possible ? Ou alors peut-on faire le choix de l’agonie ?

Les moyens techniques actuels nous ont fait perdre la question du sens, du « Pourquoi » au profit d’un questionnement relevant de la pure utilité, « A quoi cela sert-il ? ». Un tel glissement à ceci de rassurant qu’il nous installe sans coup férir dans l’agir et l’efficacité du faire. La sédation est un cas paradigmatique de l’effacement du sens au profit de la technique. Elle a pour conséquence de supprimer l’agonie. En effet pourquoi ne pas abréger la mort et effacer ce dernier moment qu’est l’agonie, puisque nous avons les moyens de le faire, ce qui prouve qu’elle ne sert à rien ou, à tout le moins, cela soulève l’interrogation sur son utilités ?

Si l’agonie ne sert à rien du moins ne peut-elle posséder un sens, un « pourquoi » ? Crise existentielle par excellence, source d’angoisse, l’agonie nous confronte radicalement à la pauvreté de la condition humaine et nous appelle à y consentir. « Situation limite » elle nous demande d’effectuer, sinon un saut dans l’être, du moins un saut dans la pensée et d’épouserpleinement la finitude humaine. Par ce oui donné à l’existence humaine, nécessitée et liberté peuvent enfin se réconcilier.

Références bibliographiques :
Jaspers, K., Introduction à la philosophie, Paris, Plon, 1965.
Marin, Isabelle, « L’agonie ne sert à rien », Paris, Esprit, juin 1998.
Ricoeur, P., Vivant jusqu'à la mort, Paris, Seuil, 2007.
Ricoeur, P., Finitude et Culpabilité, Paris, Aubier, 1960.
Ricoeur, P., Le Volontaire et l’involontaire, Paris, Aubier, 1960.
Ricoeur, P., Lectures 2 -Les contrées des philosophes- (1992), Paris, Seuil, 1999.
Ricoeur, P., Le Juste 2, Paris, Esprit, 2001.
Ricoeur, P., Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

Tiré de : A la rencontre de nos diversités -   17ème Congrès de la SFAP -
Actes du 1er  Congrès international francophone  de soins palliatifs et d’accompagnement 
Du 28 au 30 juin 2011 au Centre Cité de Lyon 

 

 

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