mardi 23 août 2011

La mise à mort ne sera jamais digne, par Emmanuel Hirsch

OPINION, par Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud XI, président du Collectif   "Plus Digne la vie"

La Croix, publication du 24/01/2011Emmanuel-Hirsch-copie-1.jpg

Certains estiment la mort anticipée préférable à une vie ressentie comme une défaite et une souffrancesans issue. Ils en font aujourd’hui une cause politique et revendiquent une légalisation de l’euthanasie.

Je refuse aux propagandistes de la « mort dans la dignité » de tenter de nous inféoder aux peurs et aux tourments dont ils nourrissent leur idéologie. Ils nous détournent de la pensée indispensable à la sollicitude du juste soin. L’acharnement à vouloir forcer une législation dans le domaine si intime et délicat de la fin de vie interroge, surprend et inquiète. Une exigence de pudeur devrait s’imposer aux côtés des personnes dont l’existence est en péril, en détresse, vulnérable face à notre insouciance, notre mépris et nos peurs. N’y a-t-il pas une certaine indécence à revendiquer comme une conquête le droit de mettre à mort une personne, à prôner « l’aide active à sa mort », nous exonérant d’assumer à son égard les véritables responsabilités qui nous sont imparties ?

Plutôt que de considérer la dépénalisation de l’euthanasie comme l’expression moderne de la liberté, ne conviendrait-il pas d’accorder plus d’attention et de témoigner une autre disponibilité aux personnes en attente d’humanité, là où on leur propose la mort comme unique solution ? La supplique adressée comme ultime recours au médecin dont on n’attend plus qu’un geste définitif d’apaisement, dénonce trop souvent l’insuffisance, l’inanité et l’inconvenance de nos solidarités sociales, condamnant la personne malade à ne plus en attendre que l’acte qui met un terme à l’existence : une mise à mort.

Que l’on ne confonde pas les registres. L’indifférence apeurée de notre société au regard du très grand âge, de la condition des personnes dépendantes ou de la maladie chronique, le manque de réponses acceptables en termes d’accueil et de suivi ne sauraient justifier la destitution du droit de la personne à vivre encore parmi nous. C’est méconnaître ou mépriser le sens d’une existence que de se résoudre à la considérer vaine ou inconciliable avec la conception par trop théorique et restrictive d’une vie digne d’être vécue. Au nom de quelle sagesse, de quelle compétence est-on légitime à se surhausser au-delà de la décence pour juger d’une vie et déterminer le sort qui lui serait prescrit ? On ne saurait traiter de la dépendance, des handicaps, de la maladie chronique ou incurable et des fins de vie en des termes inconsistants, péjoratifs, indifférenciés ou compassionnels. De tels propos amplifient une sensation de violence sociale irrépressible et sollicitent des mentalités qui apparaissent attentatoires aux libertés individuelles. Ils ne peuvent qu’inciter à accentuer les fragilités et les détresses de ces personnes trop souvent niées dans leur citoyenneté, et ramenées à l’insupportable condition d’une existence ou d’une survie que certains considèrent alors, en désespoir de cause, indigne d’être poursuivie.

Justifier la transgression en rendant tolérable le meurtre par exception, le meurtre acceptable faute de vie digne d’être vécue, ne satisfait que ceux qui considèrent que l’excès d’une souffrance humaine condamne, sans la moindre alternative, à la demande de mort la personne soucieuse de préserver sa dignité et d’éviter ainsi la déchéance.

Une telle abdication de la pensée contraindrait une société incapable d’envisager d’autres perspectives à l’acceptation tacite d’une exécution planifiée, ordonnancée, régulée et contrôlée selon des règles fixées par le législateur. C’est pourtant cette légitimation que la commission des affaires sociales du Sénat confère désormais à une possible législation favorable à l’euthanasie, adoptant le 18 janvier 2011 un texte autorisant la demande d’une assistance médicalisée pour mourir.

Dans les phases si particulières et étranges de la fin d’une existence, la notion de « demande », voire de revendication, semble pourtant dénaturer et détourner de leur objet des enjeux infiniment plus subtils. Se soumettre sans réticence et sans objection à la sollicitation de l’acte de mort, en se contentant d’un vague consensus portant sur la « bonne mort » ou la « mort dans la dignité », équivaut à refuser tout autre possible, toute autre liberté.

Il ne s’agit donc pas tant de mourir dans la dignité que de vivre dignement et respecté en dépit de l’imminence d’une échéance. Penser le terme de son existence avec et parmi les autres, c’est avoir la conviction d’être reconnu, accueilli et accompagné sans la moindre contestation jusqu’à la mort. J’estime que le combat mérite d’être mené pour créer les conditions politiques favorables à une vie digne d’être vécue jusqu’à son terme. Il y va du fondement même de la démocratie. Nous sommes résolus à vouloir la défendre lorsque les circonstances menacent les valeurs de dignité, de respect et de justice. Certaines dérives constatées dans les pays européens ayant dépénalisé l’euthanasie sont déjà interprétées comme une mise en cause des droits de l’homme, voire des expressions aseptisées de la barbarie.

Emmanuel Hirsch

Plus d'infos sur Emmanuel Hirsch : ICI.gif


samedi 20 août 2011

Lettre du "Collectif Plus digne la vie" par Emmanuel Hirsch

Madame, Monsieur

Voilà qu'en plein août, l'actualité sollicite plus que jamais nos réactions à propos des pratiques d'euthanasie à l'hôpital de Bayonne.
S'il ne nous appartient pas de nous prononcer sur les circonstances particulières en cours d'instruction, s'impose à nous une mobilisation rapide qui devra se poursuivre dans les prochains mois. En effet, vous le constatez, les propagandistes d'une dépénalisation de l'euthanasie ont su rapidement reprendre leurs positions dans un contexte estival favorable aux stratégies organisées.

Il nous convient de reprendre place dans le contexte des controverses qui ne manqueront pas de s'amplifier à l'approche des présidentielles : j'ai le sentiment que plus qu'en janvier 2011 (vote au Sénat) nos capacités de mobilisation s'avèreront déterminantes.
Au nom du Collectif Plus Digne la vie, je me permets de vous inciter à signer le manifeste en ligne sur notre nouveau site et de diffuser l'information le plus largement possible.
Dans les prochaines semaines nous prendront des initiatives. Elles seront d'autant plus fortes et significatives que nous aurons pu nous retrouver dans le cadre d'une prise en position de grande ampleur.
Sensible à votre confiance, je vous prie d'être assurés de nos sentiments les meilleurs.

Emmanuel Hirsch,
Président du Collectif Plus Digne la Vie

Signer le manifeste à l'occasion de cette nouvelle mobilisation


A lire aussi l'article paru dans : http://plusdignelavie.com/

"Il y a trahison à la vocation du médecin de confondre l'acte de sollicitude avec le geste du meurtre"

Par Emmanuel Hirsch,

Président du Collectif Plus Digne la Vie, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud 11, Auteur de Apprendre à mourir, éditions Grasset

Mise à mort médicalisée par compassion 

C’est désormais à Bayonne qu’est relancée la controverse sur la dépénalisation de l’euthanasie. Au cœur d’un établissement hospitalier, à la suite de la décision non concertée d’un médecin de mettre un terme à l’existence de personnes malades confiées à ses soins. Selon un dispositif et des stratégies minutieusement élaborées à travers les années, se remettent en place, comme dans une pièce de théâtre hâtivement ressortie des cartons, les protagonistes d’une mauvaise comédie qui reprennent leurs postures convenues en quête d’une audience qu’ils viennent quérir faisant feu de tous les artifices dont ils se sont faits un métier. Voilà que nous reviennent les pieuses litanies, les vertueuses admonestations, les savantes dissertations, parfois même les mises en cause personnelles déclinant sur le registre de la dignité à reconquérir les grandeurs d’une liberté portée au degré supérieur de la justification du meurtre par compassion. Voilà que nous sont à nouveau imposées ces condamnations sommaires, ces révocations à travers une contestation idéologique péremptoire de ceux qui s’emploient encore à ne pas renoncer ou du moins à penser autrement l’urgence de nos responsabilités. Dans la déroute de la maladie incurable, il est en effet d’autres approches de la sollicitude et de la compréhension que l’agitation d’un débat public simplificateur et les manipulations démagogiques visant à forcer la légitimation de la mise à mort médicalisée des personnes à ce point contestées dans leur dignité et dans leurs droits qu’on leur concède, comme ultime privilège, celui d’une mise à mort planifiée ou alors improvisée, selon « le bon plaisir » d’un médecin.

Suite de l'article en cliquant ICI.gif

lundi 15 août 2011

Interview du docteur Régis Aubry concernant la mise en examen du docteur Bonnemaison, pour "empoisonnement"

 Euthanasie : "Un médecin qui confond ses convictions avec des certitudes, c'est dangereux"

LEMONDE | 15.08.11 | 11h42

Comment réagissez-vous à l'affaire du docteur Bonnemaison, mis en examen pour "empoisonnement" après quatre décès suspects à l'hôpital de Bayonne ?

Le docteur Régis Aubry est chef du département "douleur soins palliatifs" du centre hospitalier universitaire (CHU) de Besançon (Doubs), coordinateur du Programme de développement des soins palliatifs et président de l'Observatoire national de la fin de vie. Créé en février 2010, l'observatoire a notamment pour vocation d'éclairer les débats sur la fin de la vie et l'euthanasie.

Régis Aubry : Il est difficile de se prononcer avec certitude alors que la justice commence à peine ses investigations. Mais ce que je comprends, à la lumière de ce qui a été rendu public, c'est que ce médecin est mis en cause dans une affaire d'injection de produits létaux à des personnes âgées en fin de vie. Or ces personnes n'étaient pas demandeuses d'une euthanasie.

Nous sommes donc dans un cas de figure qui n'entre absolument pas dans le cadre du débat en cours sur l'euthanasie, c'est-à-dire la possibilité de mettre fin à la vie d'une personne qui le demande. Nous sommes plutôt, si l'enquête le confirme, dans un cas d'homicides sur personnes vulnérables. Certes, dans ces affaires, il ne faut pas minimiser les difficultés que peuvent ressentir les soignants face à ces questions de fin de vie. Mais dans le cas présent, ce médecin a, semble-t-il, agi seul, alors que l'on essaie au contraire de mettre en place une approche collégiale et pluriprofessionnelle. C'est tout l'intérêt, à mon avis, de la loi Leonetti sur la fin de vie.

 

Comprenez-vous l'argument compassionnel avancé par l'avocat du docteur Bonnemaison pour expliquer son geste ?

Je ne doute a priori jamais des intentions compassionnelles des soignants. Mais quelles que soient lesdites intentions, même les meilleures, leurs conséquences peuvent être dramatiques. Ce médecin, en son âme et conscience, pense que la personne qui est en face de lui souffre. Et au motif qu'il pense qu'elle souffre, il lui donne des produits qui conduisent à la mort. Pour moi, c'est une pratique qui ouvre la voie à toutes les dérives possibles : quand un médecin confond ses convictions avec des certitudes, c'est dangereux.

Que se passe-t-il dans les hôpitaux aujourd'hui ? Est-ce que les euthanasies, en dehors du cadre de la loi, sont fréquentes ?

Difficile de répondre. L'Observatoire de la fin de vie travaille justement àconnaître la réalité des pratiques euthanasiques et des prises en charge de la fin de vie, grâce à une enquête que nous menons avec l'INED [Institut national d'études démographiques]. Mais ce que je peux dire, c'est qu'il existe des équipes mobiles de soins palliatifs qui sont là pour répondre aux difficultés des soignants face à des situations parfois très éprouvantes de personnes en fin de vie : elles sont là pour aider les médecins des différents services à appréhendercollectivement des réalités complexes, pour éviter que l'on soit dans des projections personnelles.

Il faut rappeler que, dans le cadre de la loi actuelle, qui autorise l'arrêt des traitements au risque d'abréger la vie [par abus de langage, "euthanasie passive"], le consentement des patients et de leurs proches est absolu : la décision ne peut être prise qu'au terme d'une discussion avec les médecins et les proches, procédure collégiale dont il doit exister une trace écrite dans le dossier du patient. C'est aussi après une telle discussion que l'on décide de mettre en place une sédation quand la personne souffre trop – ce qui lui permettra d'accéder à sa propre mort plus tranquillement.

Cette affaire peut-elle faire avancer le débat sur l'euthanasie ?

Pour avancer dans cette discussion, il faut être clair sur le plan sémantique,distinguer ce qui fait débat ou non. Ce qui fait débat, c'est la question de savoir si l'on ouvre la possibilité de mettre fin à la vie d'une personne qui le demande – c'est un débat sur la liberté ou non de choisir sa mort. Ce qui ne fait pas débat, c'est le fait de décider à la place d'autrui de sa propre mort, et surtout pour des personnes en situation de grande vulnérabilité.

Autant le premier débat est légitime et doit être nourri, en dehors des affaires médiatiques, par des études et des réflexions approfondies – c'est justement la mission de l'Observatoire national de la fin de vie. Autant le second ne me paraît absolument pas légitime dans un Etat démocratique : le jour où l'on s'autoriserait à abréger la vie de personnes qui n'ont rien demandé, au motif qu'elles sont vulnérables, fragiles ou en fin de vie, il me semble que nous aurions beaucoup à craindre pour l'avenir.

Propos recueillis par Cécile Prieur

La SFAP déplore la "méconnaissance" de la loi

 

La Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) a déploré, dimanche 14 août, "la méconnaissance" de la loi de 2005 sur la fin de vie que révéleraient les réactions à l'affaire de Bayonne.

La SFAP rappelle que "l'acharnement thérapeutique est formellement condamné" ; que "le soulagement des douleurs est obligatoire" ; que "si un malade exprime le souhait d'arrêter les traitements, le médecin doit respecter sa volonté" ; et que "si un malade en fin de vie ne peut pas s'exprimer, sa personne de confiance ou, à défaut, l'entourage, peut témoigner de ce qu'aurait été sa volonté. Après en avoir pris connaissance, le médecin doit alors consulter l'équipe soignante, puis un confrère, avant de prendre la décision d'arrêter les traitements visant à prolonger la vie".

Sur Internet, une pétition de soutien à l'urgentiste a recueilli 8 000 signatures. Des témoignages de solidarité affluent aussi sur Facebook.

 

Article paru dans l'édition du 16.08.11Source de l'article "Le Monde.fr", cliquez ICI.gif

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